Le cowboy dans les westerns

un mmoire crit par El Lobo

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Troisime Partie

 

LE COW-BOY AU CINMA

 

V. LEVEURS ET FERMIERS

"Shane" (LHomme des Valles perdues, 1952) de George Stevens, reste le film dfinitif sur ce conflit. Tir de ladmirable roman de Jack Schaeffer, Shane est un film ce jour ingal sur bien des points. Une certaine critique le trouva dun intellectualisme par trop recherch, y voyant une transposition assez lourde des vieilles lgendes europennes, du chevalier de blanc vtu, de la qute du Graal, etc. Dautres napprcirent pas ce quils appelaient une sensiblerie nave et une primitive simplicit. Bref, beaucoup n'aimrent pas le film parce quil fut - et reste - trs  populaire et lou de lensemble du public. Il est ainsi de bon ton parfois de sopposer aux grands succs consacrs, de considrer High Noon comme le dernier des films, jeter en vrac la poubelle avec Johnny Guitar, Stagecoach et Shane ! (Rio Bravo a certainement les reins solides car il semble rsister toutes les modes).

Quoi quil en soit, Shane est parmi les films les plus authentiques produits par Hollywood et il est difficile den nier srieusement les qualits. Nous lavons dj dit en parlant des anachronismes, Shane est un des rares films de cette poque o l'on trouve peu critiquer. Peckinpah louait chaudement le film, notamment pour le ralisme des gunfights, mais le ralisme de Shane ne reste pas au simple niveau balistique. Les journalistes G. Fenim et W.K. Everson, dans leur ouvrage The Western from Silents to Cinarama, avaient soulign le souci de recherche, lauthenticit des costumes, des dcors et des murs.

Bien sr, ce ne sont pas seulement ces qualits qui attirrent les louanges du public ou dune certaine partie de la critique. Comme beaucoup dautres grands westerns, "Shane" peut se lire diffrents niveaux, et plaire pour de multiples raisons. Le grand public sera sensible au romantisme du thme, la solidit du scnario, la nostalgie des personnages. Les critiques intellectuels se plairont dissquer le film, lencombrer parfois dintentions bien lointaines celles du ralisateur. On cherche par exemple tablir de toute force un parallle entre le Christ et le personnage dAllan Ladd, avec parfois des arguments dune minceur incroyable. On tudie les profondes motivations sadico - maso etc. entre le blanc justicier et le noir tueur psychopathe (il est exact que les personnages des deux gunfighters - Allan Ladd et Jack Palance - sont depuis des classiques du genre). On farfouille dans les petits dtails, chargs bien sr de lourdes significations, avec un onaniste plaisir dintellectuel professionnel Il est peut-tre intressant de noter que Shane ntait pas habill de blanc, comme on la souvent crit, mais docre clair. Cette couleur, ambigu comme la condition nouvelle du hros, marquait bien que ce dernier ne pouvait plus prtendre lomniscience et linfaillibilit. Sur-western sil en est, Shane permet donc chacun de prendre son plaisir tous les niveaux, mme dans les nuances lgres dune veste de daim clair.

Nous ne nous attarderons pas sur le personnage de Shane qui est hors de notre propos. Une simple remarque cependant au sujet de sa veste qui nous parait en effet intressante, mais pas du tout pour les mmes raisons quAlbert Patrick Hoarau. Lorsque Shane arrive pour la premire fois la ferme, dans le roman de Schaeffer, il est habill sobrement de drap noir et dun chapeau de la mme couleur. Il ne porta pas darme, celle-ci tant range dans las fontes de sa selle. Le cinma a ignor cet aspect bien trop banal, trop bourgeois du hros. Alan Ladd apparat revtu de daim clair et frang, portant un colt nickel crosse de nacre dans une ceinture aux gros motifs dargent. Ce serait le seul dfaut que nous trouverions au film de Stevens, davoir hollywoodis le hros sobre et discret de Schaeffer, allant ainsi lencontre de la psychologie du personnage (dans la mythologie du western, le gunfighter lass de sa rputation et dsireux de se ranger dans la socit ne porterait pas si ostensiblement un dguisement daventurier). De plus disparat - et cest regrettable - lun des traits les plus attachants du personnage de Shane: la peur quil prouve de lui-mme, de sa violence, de son pass de tueur.

Laffrontement entre fermiers et leveurs nest observ dans le film que du cot des fermiers. Les cowboys restent danonymes adversaires alors que la camra sattarde longuement sur  les fermiers, leur travail, leur vie, leurs problmes. Joe Starrett (Van Heflin) symbolise le typique fermier/pionnier de la mythologie de lOuest: droit, honnte et ttu, fort de son bon droit, enracin sa ferme, fruit de son travail. Tous les torts cependant ne sont pas du fait des leveurs. Ces derniers en effet luttent pour ce quils appellent aussi leur bon droit: continuer vivre comme ils ont toujours vcu, rgnant sur dimmenses ranches sans cltures, ne connaissant dautres lois que celles de leurs traditions et de leurs colts. Il est historiquement exact que des affrontements du type de ceux dcrits dans Shane eurent lieu. Dans le Nord, par exemple, dans las annes 85, un violent conflit clata entre fermiers et vachers. Dsireux de mettre les fermiers la raison, les leveurs engagrent une vritable arme dhommes de main venus de tous les Etats de lOuest. Cette petite guerre prit de telles proportions et fit tant de victimes que la cavalerie US dut intervenir pour rtablir lordre. C'est d'ailleurs cet affrontement qui sert de toile de fond au film de Michael Cimino  Heaven's Gate (La Porte du Paradis, 1980). Film maudit s'il en fut, Heaven's Gate dpassa de trs loin son budget en cors de tournage, les producteurs n'hsitant pas avancer les sommes normes que demandait le ralisateur aurol du succs de Deer Hunter. Le film est si mal accueilli par la critique que United Artist le retire de l'affiche et demande au ralisateur d'en prparer une version courte plus commercialisable, ce qui n'empcha pas le film d'tre l'un des plus grand chec financier de l'histoire du cinma.

Lemploi de tueurs professionnels, tel le cas du gunfighter interprt par Jack Palance dans Shane, nest pas seulement une invention dHollywood. Il ny en eu peut-tre pas autant dans lOuest que lon en vit au cinma, mais il est indniable quils furent utiliss dans ce genre de situations

Les fermiers ne furent peut-tre pas toujours dinnocentes victimes perscutes, mais les leveurs nont pas souvent le beau rle aux yeux de lhistoire.


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