Le cowboy dans les westerns

un mmoire crit par El Lobo

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Troisime Partie

 

LE COW-BOY AU CINMA

 

II. TUDES DE FILMS

K/ Monte Walsh 1970 de William A. Fraker

   

 

William A. Fraker fit les dlices des amateurs en dirigeant Monte Walsh (1970) avec Lee Marvin et Jack Palance. Le thme du hros vieillissant tait alors fort la mode. Gun in the Afternoon (Coup de feu dans la Sierra) de S. Peckinpah, Will Penny et bien dautres avaient dj abord le sujet, avec parfois beaucoup de bonheur. Beaucoup se penchrent, et avec comptence, sur ce phnomne que lon peut remarquer ds le milieu des annes 50. Parmi les excellentes explications nonces, il nous parat utile den ajouter une autre: la plupart des grandes stars de lge dor dHollywood avaient presque toutes le mme ge : leur vieillissement se devait dtre suivi par celui de leurs personnages. Les grands metteurs an scne ne se faisant pas jeunes non plus, leurs films sinterrogent de plus en plus souvent sur le vieillissement du hros et la disparition des temps anciens. Ce facteur humain, sajoutant aux questions conomiques, politiques et aux grandes remises an question de laprs-guerre, sil fut peut-tre moins dterminant que les autres, ne doit cependant pas tre nglig.

Le film de Fraker sappuie sur un roman de Jack Schaeffer, qui nous devons dj Shane qui est certainement lun des plus grand classique de la littrature western. Schaeffer est un auteur extrmement comptent des choses de lOuest, et talentueux de surcrot. Il publia un recueil de nouvelles sur lOuest qui enthousiasma tous les amateurs du genre. Contrairement beaucoup dauteurs de westerns, Schaeffer ne bourre pas ses pages de scnes daction. Il se plat reconstituer une poque, une ambiance, faire vivre des personnages avec amour, les tudier longuement avec le lecteur. Beaucoup de ses oeuvres sont empreintes dune profonde nostalgie. Monte Walsh en est un merveilleux exemple.

                                                                                                                                              Le scnario du film ne garde que quelques pisodes pars du roman de Schaeffer, et  se rduit peu de choses : la disparition du vieil Ouest et des hommes qui lont vcu. Deux vieux cowboys - Jack Palance et Lee Marvin - cherchent de lembauche. Ils tuent des loups pour la prime an attendant de trouver un travail fixe dans un ranch, mais cest la fin du grand boom du btail, les ranches sont devenus de grosses entreprises commerciales gres par des actionnaires quelque part dans lEst. Les grands espaces ont disparu et les barbels couvrent la prairie. Marvin et Palance sont de vieux cowboys qui ont connu les long drives, les "wide open plains" et les longhorns. Marvin aux cheveux blancs, et Palance moiti chauve. Le tableau de Remington The Fall of the Cowboy et pu servir daffiche pour le film, qui reflte la mme nostalgie dune pope qui disparat.

Les deux hommes trouvent de lembauche, et passent quelque temps dans un ranch, mais au ranch les cowboys ne nous offrent pas limage habituelle du beau hros fringant : ici le mythe a compltement disparu, ce ne sont que des travailleurs mal nourris, mal logs, occups des tches fastidieuses et sans gloire, aux plaisanteries plutt paisses.

Et puis ce sont les mauvais jours et les restrictions de personnel: le grant du ranch lit la liste des hommes qui sont conservs dans la compagnie ... les autres partent, tte basse. Que faire lorsque lon ne connat rien dautre que les chevaux et les vaches dans un Ouest o laventure et les grands espaces ont disparu ?

                          Le jeune dresseur de broncos se met marcher du mauvais ct de la loi, Jack Palance pouse lpicire locale pour devenir marchand de bonbons. Marvin reste au ranch, les cheveux et la barbe de plus en plus blancs. Palance sera accidentellement tu par un de ses anciens compagnons au chmage qui voulait lui voler la caisse. Marvin vengera son ami pour se retrouver plus solitaire un jamais, mal laise dans un monde quil ne comprend plus. Il a aussi perdu la jeune femme quil aimait (Jeanne Moreau), une franaise, entraineuse de saloon. la mort de Jeanne Moreau serait peut-tre lun des points faibles du film par son romantisme un peu forc. Ce dcs est cependant ncessaire lintrigue pour souligner la solitude dsespre de Monte Walsh. Cest en solitaire quil repartira la chasse au loup lhiver, monologuant avec se monture, hirsute, prenant de plus on plus la silhouette dun Old Timer.

 

 

                          Il    y a beaucoup de choses dans Monte Walsh, qui se laisse voir et revoir avec un plaisir croissant. Peu de films ont approch de si prs le cowhand dans sa vie quotidienne avec autant de vrit. Ici pas de long drive (cette pope appartient dj au pass) ni de belles chevauches dans de beaux paysages. Le Montana y est plat, monotone. Les hommes se dtendent autour des tables de jeu dans des saloons lugubres, ou bien se livrent des plaisanteries assez lourdes.

Il y a des morceaux de bravoure, bien sr, peu de films peuvent sen passer, mais ils sont ici poignants de nostalgie. Cest par exemple la charge effrne du vieux vtran de la guerre civile qui, en hurlant, revit une dernire fois ses charges d'Oppomatox ou Charleyville pour s'crouler et mourir tout seul dans un vallon. Cest aussi la fameuse scne o Marvin essaie de casser un cheval gris sur lequel beaucoup de cowboys avaient chou. Cest un rodeo dment, en pleine nuit au milieu de la petite ville, o Marvin et le cheval, virevoltant, tourbillonnant, passent sur les trottoirs de bois, brisent les enseignes, affolent des vaches dans un corral. Cette scne est dailleurs parmi les plus belles scnes d'quitation jamais vues dans un western, non seulement par la qualit purement technique sur le plan questre, mais aussi par son aspect onirique dans cette villa endormie, et surtout par tout ce que sous-entend, dans ce film, le combat entre le vieux cowboy et le cheval sauvage. Enfin le gris savoue vaincu et baisse la tte, tremblant sur ses jambes. Il ramne lenclos un Lee Marvin meurtri et amer, et qui semble ressentir de sa victoire sur lanimal plus de tristesse que de satisfaction. LAmrique est dcouverte crie dsesprment le hros angoiss du Fou dAmrique d Yves Berger . . . Cest un peu de cette profonde nostalgie qu prouve Marvin . . . Le cheval est dompt, le wild West aussi. Il ne reste plus aux hommes comme lui qu se ranger dans une obscure boutique, ou se dguiser en plainsman pour paratre dans les cirques et perptuer le mythe du vieil Ouest. Cest dailleurs ce que lui propose un entrepreneur de spectacles juste aprs son rodeo solitaire et nocturne. Les ides embrouilles, la recherche dune voie de sortie, Marvin se laisse un instant tenter ... mais lorsqu'il essaie la veste de cirque - la veste traditionnelle des claireurs, brode, frange et perle - il se sent ridicule et refuse de se prostituer ainsi. Pour lui, le wild West nest pas sur la piste des cirques.

Lorsque Monte Walsh abattra son ancien camarade, le jeune dompteur de chevaux qui avait particip au meurtre de Palance, ce ne sera pas dans un gunfight traditionnel. Ce ne sera pas le classique Show~down, point culminant et attendu de tant de westerns, o le hros, en un loyal face face dans la grandrue clabousse de soleil tue le mchant au noir chapeau. Ici, Walsh ne laisse aucune chance son jeune adversaire. Les deux hommes saffrontent dans le clair obscur de btiments dsaffects. Marvin, de sa main gauche, a pris son arme an passant la main derrire son dos. Il a lev le chien et laisse pendre son bras ... A peine son adversaire esquisse-t-il un geste pour prendre son arme en surveillant la main droite de Marvin que ce dernier labat bout portant, nayant qu lever sa main gauche dj arme. Et il ne sait plus quoi dire son ancien camarade agonisant qui lui reproche de ne lui avoir laiss aucune chance. Il se penche alors et lui livre son secret, fruit de son exprience, au seul homme qui pouvait le comprendre Tu sais, jai mont le gris .. . il fallait lui garder la tte basse. Ce sont les dernires paroles quentend le jeune outlaw qui navait jamais russi monter le gris.

 

 

Mais la nostalgie de Monte Walsh nest pas seulement au niveau des grands thmes du film, elle clate dans chaque scne, dans chaque image. Le mariage de Jack Palance par exemple, plein de navet champtre, fordienne presque, o les vachers endimanchs viennent boire la sant des poux. Marvin avec son beau chapeau gris tout neuf pour loccasion regarde tristement son partner sapprter devenir boutiquier. Il tend la main pour drober le paquet de tabac, comme il a lhabitude de le faire, dans la poche de poitrine de Palance, et sa main reste un instant immobile au contact du costume de gros drap bourgeois que porte son ami ce jour-l. Il n'y a pas de blague tabac dans les poches de bourgeois. Le sourire de Palance se fige aussi : Monte Walsh ne se roulera plus de cigarette avec le Bull Durham de son copain. Dans ce geste manqu et la gne qui s'ensuit entre les deux hommes, il se passe tellement de choses.

 


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