Le cowboy dans les westerns

un mémoire écrit par El Lobo

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Troisième Partie

 

LE COW-BOY AU CINÉMA

 

IV. LES GUERRES DE RANCHES

Partie 2: L'homme qui n'a pas d'étoile

Man without a Star évoque une situation doublement typique des guerres de ranches : le problème de l’eau et celui des barbelés.

            Certains historiens de l’Ouest pensent sérieusement que ces deux sujets firent brûler plus de poudre que toutes les guerres indiennes. La question  de l’eau est bien sur de première importance pour les éleveurs et les fermiers, de quelque pays qu’ils soient. Pagnol et Giono n’ont pas manqué de souligner l’importance des sources et des puits pour les paysans des terres arides de Provence. Ils n’ont fait en cela qu’observer une situation encore existante de nos jours. Ces problèmes d’eau étaient encore plus importants dans l’Ouest d’alors, non seulement à cause du grand nombre de vaches, mais sur­tout à cause de l’imprécision des limites des ranches, des titres de propriétés parfois inexistants, des oppositions de fait entre la loi et le droit coutumier, etc. Tous ces problèmes se réunissaient parfois en un ensemble d’une subtile complexité dans un pays encore sauvage.- où la loi n’était souvent que lettre morte entre les pages poussiéreuses d’un livre juridique ignoré de tous, dans un pays sur­tout où les hommes habitués à la violence réglaient leurs différents à coups de colt et de winchester.

            En cela, "Man without a Star" est fidèle à une certaine réalité historique : les conflits de l’approvisionnement en eau, l’introduction  du barbelé, etc. (le problème des barbelés est encore plus accentué dans le remake "A Man called Gannon"). Cette authenticité du scénario n’a rien de surprenant si l’on se souvient qu’il est signé Borden Chase. Dans le film, les fer­miers et éleveurs d’un petit village utilisent le fil de fer barbelé pour éviter que leurs pâturage ne soient ruinés par l’élevage extrêmement intensif pratiqué par Reed Bowman, riche et nouvelle propriétaire d’un grand ranch voisin. Par haine du barbelé, dont il y porte lui-même de douloureuses traces, Dempsey Rae prend d’abord le parti de Reed Bowman (Jeanne Crain). Mais il finira par aider les fermiers et ranchers voisins dans leur lutte contre la tyrannique jeune femme. Après la victoire, il ne restera pas avec ses nouveaux alliés, sa haine des barbelés le poussant à aller encore plus loin, à la rechercha des derniers grands espaces.

Mais pourquoi les barbelés soulevèrent-ils tant de problèmes ? Ils se heurtèrent d’abord à l’hostilité des anciens éleveurs nostalgiques des grands espaces et des plaines infinies. Pour ceux en effet qui vécurent l’époque héroïque des ranches de pionniers et des premiers grands transports de troupeaux, l’idée de cl6tures dans la prairie était une hérésie. La clôture est le symbole du fermier, du sédentaire, de la petite exploitation vivrière, elle s’oppose à la liberté de passage, à l’esprit du nomade, à l’indépendance des rôdeurs des grands espaces. Les éleveurs trouvaient bien des défauts aux bar­belés pour justifier leur hostilité : cela blesse les vaches et les chevaux disaient-ils, les vers se mettent dans les blessures et les animaux meurent par centaines. Bien des cowboys empêtrés dans les barbelés en gardèrent le souvenir cuisant et de profondes cicatri­ces (tel le Dempsey de" Man without a Star"). Les quelques témérai­res qui les premiers utilisèrent les fils maudits eurent à faire fa­ce à bien des déboires: incendies, malveillances diverses et bien sûr arrachage et coupure des clôtures. Ainsi Kirk Douglas, déci­dément spécialiste des barbelés, dans un magnifique “western moder­ne” de D. Mliller, coupe tous les barbelés qui se présentent. Cavalier solitaire, ignorant les autoroutes et le monde mo­derne, il va devant lui, méprisant les clôtures qui limitent sa li­berté.

Mais l’obstination des précurseurs se révéla payante. Le bétail apprit à éviter les barbes acérées des fils qui se révélèrent bien utiles. Ils servirent bien sûr à assurer le monopole de certains points d’eau, comme nous la montrent nombre de westerns, car le bé­tail a besoin de beaucoup d’eau aux saisons de chaleur où justement l’eau devient rare, aussi les heureux propriétaires de points d’eau permanents tenaient-ils à en assurer l’exclusivité à leurs bêtes pour éviter que les troupeaux voisins n’assèchent leur bien). Mais les barbelés servirent surtout aux éleveurs qui les premiers intro­duisirent dans l’Ouest des races nouvelles. Nous l’avons vu, les longhorns offraient, malgré leurs grandes qualités, beaucoup d'incon­vénients. Certains éleveurs firent venir à grands frais des races étrangères, soit pour les produire, soit pour les croiser et amélio­rer l’élevage local. Ceux qui se lancèrent au début dans de telles aventures prenaient beaucoup de risques sur le plan financier, et dès lors se trouvaient peu désireux de laisser vaches et taureaux de grand prix vagabonder en liberté dans la prairie et profiter à l’élevage du voisin. De plus, les conditions climatiques catastro­phiques de la fin des années 80 convainquirent la plupart des éle­veurs que l’âge d’or des “open spaces” était révolu. L’industrie du bétail demandait une approche beaucoup plus rentable et ration­nelle des problèmes. Approvisionnement des animaux en hiver, pro­duction et stockage de réserves de fourrage, création de puits, ir­rigation et abreuvoirs artificiels pour les périodes de sécheresse, élevage sélectif et surveillé, le monde moderne resserrait son emprise sur le Wild West. Le barbelé  s'imposa dans toutes les zones d’élevage. Il devint un mal nécessaire. Aujourd’hui encore, au dire de certains éleveurs, beaucoup de cowboys professionnels re­chignent au travail des barbelés et préfèrent changer d’emploi si leur patron leur impose de trop nombreuses heures à surveiller, ré­parer et retendre les fils. Le problème des barbelés est un tel classique de la my­thologie de l'Ouest qu’il inspira à Morris et Goscinny une bande dessinée de LuckyLuke, “Des barbelés sur la prairie”. 


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